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frank ocean

Frank Ocean : Nostalgie réciproque

En attendant son album, qui devait initialement sortir en juillet et qu’on attend toujours (putain…), j’ai jugé bon de m’attarder sur le cas du good ol’ Frankie. Un génie – oui, j’ose le dire – et un personnage énigmatique.

Fin 2012, alors que la hype bat son plein sur quelques forums américains franchement pas fréquentables, je découvre, avec quelque mois de retard, Frank Ocean. Le titre « Thinking About You » devient une porte menant à l’univers singulier du chanteur, lui, qui avant de sortir sa mixtape nostalgia, ULTRA.’, n’était qu’un ghostwriter, parmi tant d’autres. Initialement écrit pour Bridget Kelly - que je ne  connais pas, non plus, faut pas se mentir hein – ce morceau est un indice, une clé de lecture qui dévoile l’événement qui marquera de manière significative la thématique de ‘channel ORANGE’, le premier album de l’artiste. Derrière le falsetto imparfait, la mélodie purement R’n’B et le beat éthéré, une expérience surgit – un narrateur qui s’enfonce dans le mensonge et la mauvaise foi face à l’être aimé. Ça peut paraitre classique, ça l’est certainement si l’on exclut le talent pour l’écriture dont fait preuve Ocean et sur lequel je reviendrai. Sauf qu’une lettre, postée sur le tumblr de l’artiste, vient donner un sens nouveau à ce titre et, plus encore, à cet album.

Le premier amour de Frank était un homme, un amour qui n’était pas réciproque. ‘channel ORANGE est une œuvre qui parle de sentiments, donc, mais surtout d’illusions.

En effet, Frank nous décrit de romances mais, comme celles que l’on trouve dans les films de Wong Kar-wai, elles sont incomplètes, incertaines et décevantes. Il expose des personnages tragiques, qu’il incarne habilement, dans lesquels il projette ses expériences, ses craintes, ses exaltations… Une partie de son identité en somme. Ainsi, on peut noter Crack Rock qui dépeint la dépression d’un accro au crack (inspiré par le grand-père du chanteur, seule figure paternelle), aliéné par la came, repoussé par sa famille; Sweet Life et la naïveté de son narrateur sont rapidement contrebalancés par Super Rich Kids qui conte la solitude d’un jeune homme fortuné, enfermé dans une superficialité dans laquelle il souhaite se complaire, un enfant laissé entre les mains de femmes de ménage négligentes et abandonnées par des parents rarement présents; Lost qui relate les abus et les manipulations d’un dealer envers sa mule, éperdument amoureuse de lui.

Toutefois, d’autres morceaux prennent une tournure plus personnelle et déchirante. Dans Bad Religion, l’artiste implore un chauffeur de taxi de l’écouter, de s’improviser psychologue (’Taxi Driver / Be my shrink for the hour’) afin qu’il puisse se confier sur l’amour qu’il porte à l’homme qui l’a rejeté. Ocean conclut qu’un amour non-partagé n’est qu’un culte et qu’une religion (ou plutôt l’adoration qu’il porte envers cette homme) ne peut être que néfaste.

Vous l’aurez compris, l’écriture maitrisée de Frank élève d’autant plus cet LP. Comme chez Hemingway (d’ailleurs mentionné par Andre 3000, en feat sur Pink Matter), le langage qu’utilise le chanteur est simple mais d’une précision évidente. Les images s’entrechoquent dans une inspiration qui semble poétique. Les cieux crépusculaires de la Sierra Leone, connues pour leurs teintes rosées, deviennent une allégorie pour décrire… la teuch’ d’une meuf, t’as vu ? Le délire est plus approfondi dans ), les souvenirs d’une barbe à papa et de Majin Buu, personnage issu du dessin animé Dragon Ball Z (pour les types qui vivent dans une grotte et qui connaissent pas), frappent l’esprit de l’artiste, en plein acte sexuel. Dans Pilot Jones, une beauté qui hante le narrateur et le pousse dans une relation malsaine, ponctuée par d’importantes prises de drogue douce, devient une sorte de ‘pilote’ qui lui ferait voir les oiseaux et le ciel comme jamais auparavant. Frank peint avec les mots et la production devient sa toile.

En effet, l’album est d’une richesse musicale remarquable.

Les influences sont nombreuses mais fonctionnent dans un effort poussé de cohérence. Les violons larmoyants de Soul, les mélodies jazzy au saxophone, les accords au clavier qui s’étendent.. tous ces éléments s’imbriquent au fil des morceaux. Des ‘couches’ instrumentales se dévoilent petit à petit, comme les détails d’un tableau impressionniste. Tout est calibré, avec une méticulosité presque obsessionnelle afin que la thématique, l’atmosphère et les paroles forment un tout avec la production. Pyramids, morceau baroque de neuf minutes découpé en deux parties, est le plus représentatif de ce travail minutieux. Ce diptyque construit dans un premier temps une figure de Cléopâtre presque biblique, accompagnée par des sonorités pop au synthétiseur, puis explore, au détour d’un club de striptease malsain, l’amour non réciproque qu’un mac’ voué à sa prostituée, le tout, dans une atmosphère psychédélique.

channel ORANGE’ est un projet intimiste mais dont la thématique résonne en chacun de nous puisqu’elle met à nu l’aspect profondément destructeur de l’amour, ce sentiment qui secoue l’âme et le cœur de l’Homme depuis sa genèse. Suffisamment simple pour être accessible, suffisamment travaillé pour être unique. L’abstraction se mêle au concret et les visions oniriques se heurtent aux détails qui relèvent du réel. Puis, au-delà de tout cela, il y a la musique, celle qui agite nos esprits et nos corps.

Bref, allez écouter ça.

Du coup, Frank, il sort quand ton prochain album, putain ?!

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